Quand j’étais petite, j’adorais le mois de décembre : d’abord Saint Nicolas, et puis, Noël.  Saint Nicolas me faisait un peu peur, avec sa grande barbe et surtout cette façon qu’il avait de pouvoir entrer dans la maison pour déposer des bonbons dans les chaussures, pendant la semaine précédant le grand jour.  Ou quand, soudain, une porte s’ouvrait et je voyais apparaître une main qui lançait dans l’air une poignée de bonbons.  Tout à la fois ravie et terrifiée, la gamine !   Un souvenir, marquant parce qu’il est quand même encore présent en moi cinquante ans après : un grand bruit dans le bureau de mon père, un grand « clac » qui me fait sursauter. On me pousse à aller voir ce qui a bien pu se passer…j’y consens, à condition d’être accompagnée ;  jamais je n’aurais osé y aller seule.  Une petite précision s’impose : la maison de mon père, où j’ai vécu jusqu’à la séparation des parents, était très grande, pleine de coins et de recoins et de petites pièces cachées au fond d’autres pièces.  Trente six, selon maman, qui s’était un jour amusée à les compter, bureaux, garages, caves, greniers et soupentes comprises.

Cette maison me terrifiait : son immensité à mes yeux de gamine, la partie abritant les bureaux de la société de mon père vide et noire la nuit, les coins sombres, les caves, où on pouvait descendre à un endroit de la maison et en sortir par un autre…Je ne me suis jamais sentie en sécurité dans cette maison.  La journée, cela pouvait aller, il faisait jour, il y avait des gens, de la vie…mais le soir, nous n’étions plus que cinq, dans tout cet espace, toutes ces pièces vides et noires…Avec le soir revenait la peur pétrifiante qui me tenaillait, au point que, dès qu’il s’agissait d’aller aux toilettes, qui se situaient au bout d’un long couloir en L, je tannais tout « grand » à portée pour qu’il m’y accompagne et m’attende devant la porte !

Alors, aller voir toute seule l’origine du grand « clac » qui provenait du bureau de mon père, c’était hors de question, même s’il s’agissait d’un coup de Saint Nicolas !   Et c’était bien lui, en effet, le responsable : j’ai trouvé par terre un 45 tour, une histoire de Zig et Puce « l’armure qui marche », une histoire de (faux) fantôme dans un château écossais.  Ça a été mon premier contact avec de la cornemuse, qui illustrait musicalement l’histoire. J’ai adoré cette histoire, je l'ai écoutée souvent. Et j'adore toujours la cornemuse.

Avec Noël s’installait la magie.  Il y avait un « quelque chose » de spécial qui flottait dans l’air.  Le montage du sapin, le déballage de la crèche avec laquelle j’adorais jouer, l’emballage des cadeaux avec maman et mon frère et ma sœur, chacun sortant quand le moment d’emballer les cadeaux à lui destinés venait….Et les disques de Noël ! Le 24, maman les faisait tourner en boucle l’après midi et la soirée, les grands allaient parfois à la messe de minuit…et le matin du 25, ho miracle, nous les enfants trouvions chacun au pied de notre lit un cougnou !  Pour moi, tout ça, l’atmosphère, les chants, l’apparition magique du cougnou, tout me paraissait magique.

En grandissant, j’ai peu à peu perdu cette faculté de ressentir la magie.  Je me disais que c’était parce que j’avais grandi, justement.  Que la magie, c’est pour les enfants.  Et j’ai essayé, devenue mère à mon tour, d’instiller un peu de magie dans les fêtes de décembre pour les enfants qui étaient autour de moi.  Je ne sais pas si j’y suis arrivée, c’est à eux qu’il faut demander.  Par contre, je sais que moi, je restais insatisfaite.  Cette magie que j’essayais de recréer pour d’autres, je n’y croyais plus, je ne la voyais plus moi-même.

Je dois dire aussi que je ne m’aide pas : là où un autre va voir, sur une image de plage genre cocotier, ciel bleu machin bazar, une vue de paradis, je vois, moi, le sable qui vous rentre dans le maillot, avec toutes les petites bêtes qui vivent dedans (dans le sable, hein, pas dans le maillot), la noix de coco qui vous tombe sur la tête et l’odeur du crabe qui se décompose à son aise à cinq mètres de là.

La « magie » du cirque me laisse froide.  Je n’arrive à voir là dedans que beaucoup de travail, le costume dont les paillettes ne sont plus très fraîches et la maille filée des bas de la trapéziste.  C’est ainsi, pas de magie ni de merveilleux pour moi dans ces images.  Et dans les Noëls d’aujourd’hui, je vois surtout de la frénésie.  De magie, point.

Bon.  J’ai grandi.  Je peux pas aller là contre.  Et ceci pouvais expliquer cela.

Aujourd’hui, je ne fête plus vraiment Noël, dans le sens chrétien de la chose. Je fête le renouveau, avec un sapin et la lumière, avec une orgie de bougies et de guirlandes électriques.  Je suis devenue plus Yule que Noêl.  Fini la crèche ! Et c’est tant mieux pour les santons, qui passaient le temps des Fêtes planqués sous une cloche à fromage, hors de portée des chats.  Les imaginer converser entre eux en se bouchant le nez me fait encore beaucoup rire.

Et la magie, dans tout ça ?

Aujourd’hui, je sais que c’est la petite fille en moi qui a besoin de magie.  Elle en a un besoin vital, elle se nourrit de magie.  Cela la rend gaie et heureuse, et quand ma petite fille intérieure est gaie et heureuse, je le suis aussi.  Normale, elle est moi et je suis elle.  Donc, j’invente ma propre magie, au quotidien : je parle aux objets, je tapote gentiment les terminaux de paiement électroniques en les encourageant d’un « allez chouchou » quand ils sont un peu lents et ça marche !  Je demande à mi voix « maximum dix minutes d’attente pour le tram…s’il vous plaît » et ça marche !  Je guette les signes, je goûte les moments magiques, ces petits instants de bonheur pur, je les crée moi-même au besoin, et ça marche ! Je remercie beaucoup, souvent.  Je crée ma magie et je crois en elle.  Non, tout compte fait, je n’y crois pas : je sais qu’elle existe et qu’elle fonctionne, puisque je l’expérimente aussi souvent que je le désire.

De même, je ne crois pas aux fées, au petit peuple ou aux esprits : je n’ai pas besoin d’y croire, je sais qu’ils existent.  Au fond de moi, du haut de mes (5)8 ans, je sais qu’ils existent.  Je vous l’accorde, ils existent dans une réalité non ordinaire.  Cela ne change rien, c’est un détail qui n’enlève rien à leur réalité.  Parce que les mondes invisibles existent.  Je l’expérimente aussi souvent que je le peux. Ils sont présents, à côté de nous, et libre à chacun d’accepter (ou pas) cette réalité. 

Ce matin, j’ai commencé un nouveau livre, « Hysteresis » de Loïc Le Borgne (pocket).  J’y ai trouvé cette petite chanson, d’après l’auteur, tirée des « carnets du KO » de Jason Marieke.  Je ne sais pas si ce poète existe dans la réalité, parce  que c’est aussi le nom du personnage principal, mais je vous le copie quand même, parce qu’il colle bien avec ce que je ressens.  Hasard ou magie ?  Je vous laisse juge, pour moi, mon choix est fait !

« Qui a brûlé les ailes des fées ?

Est-ce un dragon, est ce un satyre, est ce un sorcier ?

Qui a coupé les ailes des fées ?

C’est mon papa, c’est mon tonton, c’est mon pépé

Qui a chassé la reine des fées ?

Ce sont les vieilles, ce sont les vieux qui l’ont tuée

Qui va venger la reine des fées ?

C’est les enfants, petits ou grands, qui vont jouer »

 

À toutes mes relations.  Je vous aime

Martine

Ps : «  a chaque fois qu’un enfant dit qu’il ne croit pas aux fées, il y en a une qui tombe raide morte.

À chaque fois qu’une fée doute de l’existence des humains, il y en a un qui crève, a souri l’une des jumelles.  C’est beaucoup plus drôle dans ce sens là, non ?  Leur rire ressemblait au murmure d’un ruisseau.  Glacial. » in « hysteresis » Loïc le Borgne (pocket 2016)